La crise marque la fin de la primauté de la sphère financière et le déclin durable de la City et de Wall Street


- Extrait GEAB N°43 (15 mars 2010) -



La crise marque la fin de la primauté de la sphère financière et le déclin durable de la City et de Wall Street
Ce chapitre du GEAB N°43 est adapté d'un article préparé à la demande des Annales des Mines, plus ancienne publication scientifique française (créée en 1794), pour son prochain numéro.

C'est une approche géopolitique tout autant qu'économique, financière et monétaire qui a conduit LEAP, en Février 2006, à annoncer l'imminence de ce que nous avons appelé « la crise systémique globale ». Cette même démarche tend aujourd’hui à confirmer que dans le « monde d’après la crise », l’économie réelle va reprendre son caractère central, alors que ces dernières décennies ont été marquées par la centralité de l’économie virtuelle de la sphère financière.

En considérant en 2006 que la crise actuelle allait être une « crise systémique globale », nous avons voulu indiquer que fondamentalement le phénomène reflétait un effondrement du monde tel qu’on le connaissait depuis 1945, de sa forme occidentalo-centrée issue du second conflit mondial et renforcée depuis la chute du Rideau de Fer en 1989. Les formes financières, monétaires, économiques, sociales, politiques et stratégiques qu’allaient prendre les différentes phases de cette crise systémique ne seraient que les expressions d’un changement géopolitique d’ampleur historique, l’incapacité croissante des Etats-Unis à assumer l’ensemble des responsabilités qu’ils se sont arrogées au cours de ces dernières décennies et la perte rapide d’influence des deux piliers principaux de l’influence anglo-saxonne sur les affaires du monde que constituent les centres financiers de Wall Street et de la City.

Les évolutions en cours depuis 2006 semblent en fait montrer que la rupture que nous vivons constitue une remise en cause beaucoup plus profonde que celle envisagée à l’origine. Il est en fait désormais probable que nous sommes en train de subir les chocs de la sortie d’une époque initiée il y a deux cents à trois cents ans, avec le début de la domination européenne globale et l’établissement de la domination financière anglo-saxonne, d’abord à Londres seulement, puis à New-York et Londres conjointement.

Il y a un an, nous avions détaillé dans le GEAB certains des indicateurs évoquant cette sortie d'un référentiel séculaire. Pour les lecteurs plus récents du GEAB, rappelons-les rapidement :

1. En 2009, le taux d'intérêt de la Banque d'Angleterre a atteint son plus bas niveau depuis la création de cette vénérable institution (0,5%), soit depuis 1694 (en 315 ans d’existence).

2. En 2008, la Caisse des Dépôts, bras financier de l'état français depuis 1816 et sous tous les régimes (royauté, empire, république,...), a connu sa première perte annuelle (en 193 ans).

3. En Avril 2009, la Chine est devenue le premier partenaire commercial du Brésil, une position qui anticipe fidèlement depuis des siècles les ruptures majeures de leadership mondial. Depuis que, il y a deux cents ans, le Royaume-Uni avait mis fin à trois siècles d'hégémonie portugaise, c'est seulement la deuxième fois qu'un pays accède à cette position (les Etats-Unis avaient en effet supplanté le Royaume-Uni au début des années 1930 comme premier partenaire du Brésil).

4. Après une décrue continue de leur part de l’économie mondiale entamée à la fin du XVIII° siècle, la Chine et l’Inde voient depuis deux décennies cette part croître à nouveau, et très rapidement. Ces deux pays représentaient en effet autour de 50% de l’économie mondiale jusqu’au milieu du XIX° siècle. Leur part est ensuite tombée régulièrement pour atteindre environ 15% dans la seconde partie du XX° siècle. Mais elle remonte depuis une décennie pour atteindre désormais plus de 20%. Au-delà du renversement de la tendance des deux derniers siècles, on doit noter que les économies chinoise et indienne sont essentiellement des « économies réelles ». Leur (re)montée en puissance marque donc automatiquement un renforcement de la part de l’économie réelle par rapport à celle de l’économie virtuelle financière (américaine notamment).

Evolution de la composition du PNB mondial par grandes régions du monde (1500 – 2000) - Sources : Vizualing Economics – Angus Maddison, University of Groningen
Evolution de la composition du PNB mondial par grandes régions du monde (1500 – 2000) - Sources : Vizualing Economics – Angus Maddison, University of Groningen
La crise affaiblit durablement tous les facteurs qui ont permis à l'économie virtuelle de se développer exponentiellement depuis quelques décennies

Le renversement de tendances multiséculaires que nous sommes en train de vivre s’accompagne de l’effondrement d’une « bulle » plus récente qui s’est constituée progressivement depuis les années 1970 et que l’on peut qualifier d’ « excroissance impériale terminale ». Il s’agit bien entendu de la sphère financière globale qui a progressivement fait émerger en près de quarante années une économie virtuelle d’une valeur (1) supérieure à celle de l’économie réelle mondiale. Or une crise historique est avant tout une formidable contraction du temps : en quelques années se mettent en place des changements qui d'ordinaire s'étalent sur des décennies, voire des siècles si la crise est majeure.

Ainsi, depuis le début en 2008 de la série des faillites de géants de Wall Street, du sauvetage par l’Etat fédéral de tous les autres et des rachats dans l’urgence des banques britanniques par le gouvernement du Royaume-Uni, on assiste à la chute des deux ancrages de la « bulle financière mondiale ». Si j’utilise le terme d’ancrage, c’est pour indiquer que cette « bulle » n’a d’autre valeur que celle que lui assignent ces deux centres financiers mondiaux, New-York et Londres, au cœur du réseau d’émetteurs de titres, de marchés de cotation, d’agences de notation, de médias financiers internationaux et d’émetteurs de la monnaie par excellence de l’économie virtuelle globale, le Dollar américain ; et que son interaction avec l’économie réelle se fait essentiellement par l’intermédiaire de ces deux centres qui jouent donc bien la fonction d’ancrage dans la réalité de la bulle financière mondiale. Les autres centres financiers sont de faible importance par rapport à ces deux géants, en particulier pour ce qui est de la gestion/création de tous les instruments financiers de ces dernières décennies qui constituent l’essentiel de l’économie virtuelle.

Or ces deux centres, celui de l’empire anglo-saxon « haute époque » - Londres, et celui de l’empire anglo-saxon « basse-époque » - New-York, se délitent sous nos yeux :

. le centre londonien n’existe plus désormais que grâce au soutien direct et massif du gouvernement britannique. Sans l’argent du contribuable britannique, les fleurons de la City auraient disparu en 2008 ; et ils ne survivent que grâce au maintien de ce soutien qui pourtant ne pourra pas durer au-delà des deux prochaines années du fait de la crise des finances publiques du pays. Les contraintes budgétaires du pays affaiblissent tellement la City qu’elle n’a été capable en 2009 ni d’empêcher une forte hausse de la fiscalité sur les opérateurs financiers faisant désormais de Londres une des places financières mondiales les moins fiscalement attractive de la planète (2), ni de bloquer le processus européen de réglementation qui met pour la première fois depuis trois siècles la City sous la supervision d’institutions non britanniques.

. le centre new-yorkais est lui aussi sous perfusion de l’Etat fédéral, et ne survit que grâce à la politique d’argent à coût nul pratiquée depuis près de deux ans par la Réserve fédérale, ainsi qu’aux milliers de milliards de prêts hypothécaires que cette dernière a achetés pour éviter un effondrement généralisé de tout le marché immobilier américain qui sous-entend une part majeure de la bulle financière américaine. Comme au Royaume-Uni, 2010/2011 va marquer la fin de la plupart de ces politiques entraînant Wall Street dans une nouvelle phase d’affaiblissement.

. au niveau mondial, la régulation de la sphère progresse paradoxalement par le développement d’une tendance à son morcellement : de plus en plus de pays ou de régions (comme l’UE) mettent en place des procédures de contrôle, d’interdiction de certaines pratiques ou de règlementations qui leur sont propres et qui de facto brisent la nature « globale » qui a caractérisé la sphère financière et sa croissance exponentielle depuis la fin des années 1980. Son morcellement est en fait la forme la plus efficace de dégonflement de cette « bulle » puisqu’elle affecte directement le mode opératoire qui la rend possible.

. enfin, la « raison d’être géopolitique » de cette « bulle » est entrée dans sa phase terminale. En effet, cette sphère financière mondiale a entamé sa croissance débridée dans les années 1970 (voir graphique ci-dessous) du fait, d’une part, de la décision américaine de laisser flotter le Dollar ; et, d’autre part, du besoin de recycler les excédents financiers immenses des pays producteurs de pétrole. C’est ainsi le premier grand signe que les Etats-Unis n’étaient plus en mesure d’assumer le rôle de pilier de l’ordre mondial qu’ils s’étaient donné en 1945 (3), qui marque le déclenchement de l’ « irrésistible ascension de l’économie virtuelle ». Pour maintenir néanmoins cette fiction toujours plus éloignée de la réalité économique mondiale, les Etats-Unis ont donc spontanément facilité l’émergence d’opérateurs, instruments et produits financiers permettant de faire la jonction entre leur puissance déclarée et leur puissance réelle : l’économie virtuelle s’est engouffrée dans cette « niche » qui s’est transformée en bulle (4). D’une certaine manière, vis-à-vis de l'Euro, pendant dix ans, la Grèce n’a rien fait d’autre, à une petite échelle, que ce que font les Etats-Unis depuis quarante ans : elle a caché la faiblesse réelle de sa situation budgétaire et financière en ayant recours aux mêmes banques et techniques financières que celles qu’utilise Washington (ou Londres) depuis plusieurs décennies pour masquer la situation réelle de son économie. Mais, du fait de la crise, la contrainte de l'Euro oblige brutalement la Grèce à devoir rétablir la cohérence entre sa situation réelle et la réalité virtuelle de ses finances et de sa richesse. Les Etats-Unis, face à un monde qui se défie de plus en plus du Dollar, sont engagés malgré eux dans un processus identique qui marquera simultanément l'implosion finale de la bulle financière mondiale, composée essentiellement d'actifs financiers libellés en Dollars.

Evolution comparée de l'économie financière et de l'économie réelle aux Etats-Unis (1945 – 2009) - Sources : BEA – FED – Global Economic Analysis
Evolution comparée de l'économie financière et de l'économie réelle aux Etats-Unis (1945 – 2009) - Sources : BEA – FED – Global Economic Analysis
De ce point de vue, l’accélération des évènements, dont la crise est à la fois le signe et le catalyseur, contribue à faire éclater la « bulle » de l’économie virtuelle en affaiblissant tous les facteurs qui lui ont permis d’exister et de se développer, et en rendant de plus en plus suspects ses opérateurs et ses méthodes.

Pour conclure sur la fin de la domination de l’économie virtuelle, arrêtons-nous sur une image éloquente : quel homme politique voudrait encore être pris en photo en compagnie d’un dirigeant de Goldman Sachs (5) ? Probablement aucun parmi ceux qui doivent affronter une élection dans les années à venir. Pourtant, il y a encore deux ans, c’était le genre de photo « davossienne » qui symbolisait la « modernité ». Une telle évolution, si radicale en moins de deux années, illustre la force des vents contraires que doit désormais affronter l’économie virtuelle . Ses « grand-prêtres » deviennent des parias et, en perdant la proximité des décideurs politiques, les opérateurs au cœur de l’économie virtuelle mondiale perdent la maîtrise des conditions même d’existence de leurs affaires, c’est-à-dire le contrôle des réglementations, autorités de contrôle et leaders d’opinion qui leur permettait, d’une part, d’attribuer arbitrairement de la valeur à ce qui n’est qu’un actif virtuel, déconnecté de toute utilité sociale ou économique; et, d’autre part, d’afficher des rendements extraordinaires, générés par une déréglementation sur-mesure.

Mario Draghi, dont la tentative de succéder à Jean-Claude Trichet a dorénavant complètement échoué du fait de ses anciennes fonctions à la tête de Goldman Sachs en Europe, est un bon exemple de ce que la débandade de l’économie virtuelle va générer un peu partout dans le monde au sein des élites : le financier, auparavant encensé, devient suspect, permettant notamment le retour de l’ingénieur. Les étudiants d’aujourd’hui anticipent déjà ces changements : le rôle social désormais stigmatisé de la finance conjugué avec les réductions massives d’emploi et de rémunération du secteur, ont en effet dégonflé le flux des cerveaux qui quittaient la science, l’ingénierie ou d’autres secteurs de l’économie réelle pour se précipiter dans les banques d’affaires et autres hedge-funds. Un secteur qui perd son attractivité en termes de ressources humaines, qui voit se dissoudre la puissance de ses principaux centres, qui ne peut plus contrôler son environnement réglementaire et dont la profitabilité décroit, a son avenir derrière lui. C’est précisément le cas de l’économie virtuelle.

Au fait, la Chine, qui apparaît comme l’un des grands gagnants de cette crise, n’est-elle pas gouvernée par des ingénieurs tandis que les Etats-Unis, le grand perdant, l’est par des financiers ?

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Notes:

(1) Tout aussi virtuelle comme le démontre la crise et ses 30.000 milliards USD d’actifs financiers-fantômes.

(2) KPMG vient tout juste d’effectuer une comparaison sur la fiscalité des employés des établissements financiers dans huit centres financiers mondiaux (Dubaï – qui a tout désormais du centre financier fantôme -, Hong-Kong, Zürich, Londres, New-York, Genève, Paris et Francfort). Le résultat est éloquent. En une année, Londres passe de la 4° à la dernière place pour un banquier avec une famille ; et à la 6° place pour un banquier célibataire. Source : Wall Street Journal, 08/03/2010

(3) En rompant en 1971 le lien de convertibilité entre le Dollar et l'or, les Etats-Unis décidaient de donner une valeur virtuelle à leur devise et à leur économie dont cette devise est l'étalon.

(4) Notamment quand la prétention à être la puissance centrale d'un monde unipolaire n'a fait qu'accroître la distance entre puissance réelle et puissance affichée.

(5) La manière dont Goldman Sachs s'est empêtrée dans l'affaire grecque illustre parfaitement le changement d'époque. Ce qui n'était qu'une « simple routine » de l'économie virtuelle - financiariser une dette publique - il y a encore deux ans, est devenue un exercice périlleux bien ancré dans cette réalité politique, sociale et économique à laquelle la crise redonne la primauté ou, si l'on préfère, dont la primauté se rétablit en provoquant la crise.

(6) Et les années à venir ne vont faire que renforcer ces vents contraires au fur et à mesure où les conséquences de la crise vont devenir plus sensibles pour chacun.

Mercredi 28 Juillet 2010

GEAB N°61 - Sommaire

- Publié le 15 janvier 2012 -

Crise systémique globale - 2012 : L'année du grand basculement géopolitique mondial
Avec ce GEAB N°61, cela fera six ans que chaque mois l'équipe de LEAP/E2020 partage avec ses abonnés et les lecteurs de son communiqué public mensuel ses anticipations sur l'évolution de la crise systémique globale. Et pour la première fois, à l'occasion du numéro de Janvier qui présente une synthèse de nos anticipations pour l'année à venir, notre équipe anticipe une année qui ne se traduira pas uniquement par une aggravation de la crise mondiale mais qui sera aussi caractérisée par l'émergence des premiers éléments constructifs du « monde d'après la crise »… (page 2)
Lire communiqué public

USA 2012: En route vers la tragédie du QE3
La politique financière des USA se trouve confrontée aujourd’hui à la crise des dettes souveraines dont elle sera la victime ultime en 2012. Comme anticipé par LEAP/E2020, le détonateur des dettes européennes de 2011 a bien allumé la bombe souveraine américaine de 2012, même si la couverture médiatique tente désespérément de faire croire le contraire. La vente massive de Bons du Trésor US par les grandes banques centrales de la planète au second semestre 2011 illustre d'ailleurs parfaitement cette situation… (page 7)
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ANTICIPATIONS 2012 - ‘20-UP AND 15-DOWN’, TRENTE-CINQ TENDANCES-CLES POUR 2012
Up ou Down ? La paralysie politique aux Etats-Unis ; La City et Wall Street ; L'Occident en tant que communauté d'intérêt et de valeurs ; La hausse des taux d'intérêt ; La confiscation de la valeur à Wall Street et la City ; La valeur des réserves chinoises ; La Livre sterling (et les Gilts) ; L'émergence du nouveau souverain européen : l'Euroland ; La « petite guerre froide » USA-Chine ; L'Italie ; La crise de l'Euro ; L'importance du Dollar US dans les transactions commerciales mondiales ; Les agences de notation ; Le « grand emprunt public européen » (GEPE) ; MerkHollMont ; Ron Paul ; La poursuite du retour de l'or dans le système monétaire international ; La récessflation ; Le nombre, la taille et l'influence des banques occidentales ; Sarkozy, Cameron, Netanyahou et Medvedev ; La maturation des BRICS comme acteur mondial pro-actif ; La sortie de la Turquie du camp occidental ; L'Eurotaxe Tobin ; Les forces laïques et pro-occidentales dans le monde musulman ; La croissance ; Les procès de dirigeants de banques et de hedge funds ; La fracture du système monétaire mondial en trois zones : Dollar, Euro, Yuan ; La décote généralisée des dettes publiques occidentales ; La colère des peuples ; L'UE en tant que principale incarnation de l'Europe ; QE3 comme arme ultime pour sauver l'économie US ; La capacité des USA à intervenir militairement ; Le détroit d'Ormuz et un nouveau contexte de crise au Moyen-Orient ; L'indépendance de l'Ecosse; L'utilité du G20 (page 19)
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Le GlobalEurometre - Résultats & Analyses
On note un renforcement de la majorité estimant que les solutions européennes communes à la crise sont plus efficaces que les solutions nationales (80% en Janvier 2012 contre 77% en Décembre 2011)… (page 33)
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