GEAB N°80 est disponible ! Monnaies, géopolitique, immobilier, finance… 2014 : la « grande retraite » américaine


- Communiqué public GEAB N°80 (15 décembre 2013) -



2013 s’achève sur un monde-d’avant totalement fissuré ; 2014 sera impitoyable pour ce monde-là dont seules des ruines subsisteront. Mais « on peut aussi construire quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin » (1) et, dans ce chaos, le monde-d’après a déjà fait ses premiers pas comme nous l’anticipions au GEAB n°70 de décembre 2012 (2). Que ce soient les déboires économiques ou politiques des États-Unis, du Japon et de l’Union Européenne, les victoires diplomatiques russes sur la Syrie, l’Arménie ou l’Ukraine, ou encore les velléités chinoises en mer de Chine orientale, les puissances de demain remplissent rapidement le vide géopolitique laissé par les puissances d’hier.

Or 2014 va connaître une accélération dramatique de cette tendance profonde grâce à la convergence de nombreux facteurs : perte de contrôle du monde par les États-Unis, fin de l’efficacité des méthodes désespérées de sauvegarde (quantitative easing principalement), nouvelle implosion du marché immobilier… sans oublier la lame de fond qu’est la réforme forcée du système monétaire international. Pour prendre l’image de la roulette, jusque récemment il y a eu la phase « faites vos jeux » lors de laquelle les joueurs ont pu préparer et déployer leurs stratégies ; nous en sommes maintenant plutôt à la phase « rien ne va plus » où les joueurs vont bientôt pouvoir constater leurs gains – ou leurs pertes.

Plan de l'article complet :
1. LE NOUVEAU SYSTÈME MONÉTAIRE INTERNATIONAL ATTEND L’EURO
2. LA TENTATION SOLITAIRE DE LA CHINE
3. VIDE GÉOPOLITIQUE US
4. LA RÉALITÉ SIFFLE LA FIN DES PROLONGATIONS

Nous présentons dans ce communiqué public la partie 1.

LE NOUVEAU SYSTÈME MONÉTAIRE INTERNATIONAL ATTEND L’EURO

Les choses bougent incroyablement vite sur le front monétaire et tous les efforts entrepris jusqu’à présent vont tenter de se concrétiser en 2014. Les cinq exemples suivants sont révélateurs des évolutions en cours.
  • Le Koweït, le Qatar, Bahreïn et l’Arabie saoudite lancent fin décembre leur monnaie commune (3). Celle-ci va être pour l’instant « peggée » sur le dollar ; or le commerce de ces pays est de moins en moins important avec les États-Unis. Dans ce cas, pourquoi la pegger au dollar ? Simplement pour éviter que les États-Unis ne leur mettent des bâtons dans les roues, sachant qu’une simple décision politique permettra dans un proche avenir de basculer vers la solution plus robuste du panier de monnaies détaché de la monnaie américaine (4). Notons par ailleurs que cinq pays africains (Kenya, Uganda, Tanzanie, Rwanda et Burundi) se sont eux aussi accordés sur une monnaie commune (5)…
  • Le bitcoin attire les convoitises (6), affole les marchés et les banques centrales qui essaient de le réguler (7). Si ses mouvements récents sont largement dus à la spéculation comme nous l’avons analysé au GEAB n°79, il n’en reste pas moins que son succès est très révélateur des évolutions en cours : défiance envers les monnaies fiduciaires (au premier rang desquelles le dollar), besoin d’une monnaie « non manipulable » par les banques centrales, décentralisée, non dominée par un pays ou une entité, dématérialisée… Cette expérience est une première tentative, imparfaite, à forte volatilité (due aux faibles volumes et à la création monétaire fixe), qui se heurte aux réticences des différents législateurs et qui risque donc de disparaître ou d’être marginalisée dans un futur proche. Néanmoins, les caractéristiques de cette monnaie virtuelle sont à prendre en compte dans les réflexions sur l’invention d’une nouvelle monnaie d’échange internationale.
  • L’or, on l’a déjà vu maintes fois, passe d’Ouest en l’Est à un rythme effréné (8), venant peu à peu appuyer la légitimité internationale du yuan. Même s’il ne fait aucun doute que l’étalon or ne reverra pas le jour, guère approprié aux besoins de notre époque, même si le nouveau système monétaire international quel qu’il soit ne comportera probablement aucune attache à l’or (9), la possession de ce métal reste une marque importante de confiance dans le chaos monétaire actuel.
  • Des agences de notations réellement internationales (ou « multipolaires ») voient le jour (10) avec l’objectif de briser le monopole des agences anglo-saxonnes. C’est tout sauf une évolution anodine tant les agences influencent les marchés, notamment sur l’évaluation des économies nationales… Certes ce facteur n’est pas directement monétaire mais il contribue aussi à remettre en cause l’hégémonie du dollar. (11)
  • L’utilisation du yuan dans les paiements à crédit d’importations vient de doubler celle de l’euro et figure maintenant à la deuxième place mondiale… tout un symbole (12). Des accords de swap qui permettent de commercer en monnaies locales ont été conclus avec à peu près toutes les régions du monde. En conséquence, la proportion du commerce avec la Chine payé en yuan est passée en moins d’un an de 12% à 20% (13) et le total du commerce international libellé en yuan devrait augmenter de 50% en 2014 (14)… Cette course fulgurante est d’autant plus impressionnante que la monnaie chinoise n’est pas encore librement convertible, et est le signe de l’irrésistible attrait de l’économie du pays.

Dépôts en yuan à Hong-Kong (en bleu, échelle de gauche), commerce international libellé en yuan (orange, droite). Source : Reuters.
Dépôts en yuan à Hong-Kong (en bleu, échelle de gauche), commerce international libellé en yuan (orange, droite). Source : Reuters.
Néanmoins, si l’on exclut les États-Unis arc-boutés sur un statu quo qui leur est favorable (15), un véritable système international ne peut se faire sans la zone euro, dont la monnaie représente de l’ordre de 30% des échanges commerciaux et des réserves mondiales (16), deuxième monnaie internationale loin devant ses poursuivants. Or, et on l’a déjà longuement analysé dans le dernier numéro du GEAB, l’euro est plus resté un soutien du dollar qu’une alternative, en particulier par son incapacité à s’imposer dans ses propres échanges internationaux au lieu du dollar, ce qui aboutit à ce paradoxe : l’énorme dynamique commerciale européenne sert directement la pérennité du dollar (17). Le basculement vers un système monétaire multipolaire dépend donc encore pour le moment de la décision de l’Euroland d’abandonner le dollar et de prendre le train en marche de la transformation monétaire actuelle inéluctable, menée en premier lieu par la Chine.

L’union bancaire qui progresse peu à peu (18) est l’occasion de renforcer la monnaie unique et de lui faire jouer le vrai rôle auquel elle prétendait lorsque les décideurs européens d’un autre temps (19) l’ont inventée ; de même que le choc salutaire des élections européennes de 2014 qui découplera encore un peu plus la zone euro de l’UE. Fin 2014 ou au plus tard 2015 est donc la date où l’euro jouera enfin sa partition dans le projet de faire sortir le système monétaire international de l’ornière dollar.

[...]

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Notes :

1 Citation de Goethe.

2 Nous titrions à l’époque : 2013, les premiers pas dans un « monde d’après » en plein chaos.

3 Source : Gulf News, 01/12/2013.

4 L’article précédent explique en effet que les économistes souhaitent déjà arrêter le peg avec le dollar…

5 Source : Business Day, 01/12/2013.

6 En Chine notamment : CNBC, 29/11/2013.

7 Source : Caixin, 10/12/2013. Voir aussi Le Monde, 13/12/2013.

8 Certains pensent même que l’Occident ne pourra plus manipuler longtemps les cours de l’or… faute de disposer de suffisamment d’or. Source : Peak Prosperity, 06/12/2013.

9 L’or peut servir à étayer une monnaie en cours de (re)-légitimation internationale mais dès lors que celle-ci accède à ce statut international, elle recrée de facto de la confiance dans les monnaies. L’or est alors relégué à son rang de « relique barbare », laissant les monnaies s’appuyer sur les vraies richesses des temps modernes : énergies, production quantifiée de richesses, etc… L’effondrement de la productivité effective de l’économie (US) sur laquelle la monnaie internationale (dollar) était fondée explique l’énorme crise monétaire que traverse le monde et à laquelle l’émergence du yuan répond largement, fournissant la base à un ré-arrimage des monnaies aux économies. Le problème, c’est qu’en accédant au statut international, le yuan va précipiter l’effondrement du dollar et de l’économie virtuelle américaine, ce qui ne manquera pas d’avoir des effets sur le reste de la planète. C’est pourquoi, à ce stade encore, LEAP continue à conseiller à ses lecteurs de diversifier une partie de leurs avoirs en or physique pour amortir les chocs en vue en 2014, mais il faudra aussi savoir le vendre à temps.

10 Nous le notions dans le GEAB n°79. Sources : The BRICS Post (29/06/2013), The BRICS Post (12/11/2013).

11 Sur ce dossier, suite aux attaques des agences de notation américaines sur les notes européennes, l’Europe avait été parmi les premiers à proposer la création d’une agence alternative. Malheureusement, en avril 2013, elle a conclu à l’impossibilité de financer une agence de notation européenne : trop cher, trop compliqué ! Depuis, les Chinois, les Russes, les Africains (avec WARA, etc., ont tous créé leurs agences de notation qui se structurent en réseaux mondiaux (par exemple dans le cadre de l’UCRG pour constituer un système de notation adapté au monde multipolaire… sans que l’Europe puisse y participer : l’Europe ne fait pas partie du système de notation multipolaire qui voit le jour depuis quelques temps. C’est affligeant et cela pose encore et toujours cette question : qui a empêché la création d’une telle agence en Europe ? Probablement les mêmes qui essaient de nous faire passer en douce le Traité Transatlantique, les zones de libre-échange antirusses avec l’Ukraine, la Moldavie, l’Arménie, l’intégration de la Turquie à l’UE, etc., et qui espèrent bien voir l’Europe prendre définitivement la porte de sortie des affaires du monde. En direction des dirigeants européens, nous réitérons notre recommandation de créer au plus vite une telle agence ! Et qu’on ne nous dise pas que l’Europe n’a pas les moyens et les compétences pour mener à bien ce genre de projet…

12 Source : Reuters, 03/12/2013. Attention, contrairement à ce qui est généralement sous-entendu, le yuan n’est pas (encore) la deuxième devise pour le commerce international, et de très loin : il s’agit seulement ici d’un certain type particulier d’opérations et non de tous les échanges commerciaux (source : Le Monde, 03/12/2013). Il n’en reste pas moins que l’ascension du yuan est très impressionnante.

13 Source : Reuters, 03/12/2013.

14 Source : CNBC, 11/12/2013.

15 En réalité ils n’ont pas vraiment le choix tant leur puissance repose sur leur capacité à maintenir la suprématie du dollar.

16 Cf. GEAB n°62 (février 2012).

17 Il est certain que cette aberration a pour avantage notable d’éviter à la monnaie commune européenne de prendre trop de valeur. Mais c’est vraiment le seul avantage… dont on peut se demander s’il compense bien ceux qu’il y aurait à rendre l’euro indépendant.

18 Et qui met de plus en plus l’UE à l’écart… Source : EUObserver, 11/12/2013. Nous approfondissons ce sujet dans la partie Télescope.

19 Les Mitterrand, Kohl et autres à la fin des années 80, début 90.

Dimanche 15 Décembre 2013
LEAP/E2020
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GEAB N°90- Sommaire

- Publié le 15 decembre 2014 -

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