Euroland 2012-2016 (2ème partie)


- Extrait GEAB N°62 (15 février 2012) -



Séquence 2 - 2013-2015 : Définition et mise en œuvre de la stratégie internationale de l'Euroland (OTAN, ONU, Euro-BRICS, G20, ….)

Euroland 2012-2016 (2ème partie)
Si les années 2012-2013 vont surtout être marquées par la pérennisation du socle institutionnel et économico-financier de l'Euroland, c'est néanmoins dès 2013 qu'on va constater la nouvelle maturité internationale des Européens. La crise, et en particulier la violente attaque qu'a subi la zone Euro de la part de ceux qui étaient censés être ses alliés stratégiques, Royaume-Uni et Etats-Unis, a en effet radicalement modifié la perception des intérêts vitaux de l'Euroland, tant de la part de ses élites que de ses citoyens. En-dehors du noyau en voie de rétrécissement rapide constitué par le tandem eurosceptique/occidentaliste, les années 2010/2011 ont montré aux Eurolandais que leurs alliés se trouvaient au moins autant à Moscou, Pékin, New Delhi ou Brasilia, qu'à Londres et Washington ; tout comme l'avenir de leur développement économique, technologique et commercial (1).

La tendance au découplage géopolitique Europe continentale / USA-UK avait commencé avec la crise autour de l'invasion de l'Irak en 2002/2003. Puis elle avait été masquée par l'arrivée au pouvoir dans nombre de pays européens, en particulier en France, de dirigeants soutenus par Washington. La crise qui a fait voler en éclats le modèle dominant anglo-saxon et l'attaque de la zone Euro qui a montré que Washington et Londres n'étaient plus pour l'Europe que des alliés de circonstances ont relégué la relation privilégiée transatlantique des soixante-dix dernières années au rang de relique historique. Entre 2013 et 2015, cette situation va se concrétiser notamment selon trois grands axes.

D'une part, le retour de la France dans son chemin traditionnel mitterrando-gaullien va impliquer dès 2013 un important aggiornamento au sein de l'OTAN. La situation est particulièrement propice à une telle (r)évolution de la vieille machine transatlantique puisque les Etats-Unis n'ont plus les moyens financiers d'imposer leur domination sur l'appareil diplomatique et militaire européen (2), et que l'analyse des menaces est de facto de plus en plus divergente. Une fois l'hypothèque Sarkozy éliminée, le discours européen, qui en la matière a besoin d'une forte composante française pour être crédible, va se trouver en décalage complet avec celui de Washington et Londres sur les grands dossiers : Iran, Israël/Palestine, Chine, Russie, … Les « occidentalistes » au sein des ministères des Affaires étrangères et des ministères de la Défense commencent déjà à sentir que le vent tourne. La plupart d'entre eux ayant les convictions de leurs propres intérêts se convertiront très vite à l'européisme ambiant ; les quelques autres iront rejoindre des think-tanks dont personne ne lira les travaux. En termes concrets, l'Euroland va revendiquer une prise de contrôle du pôle européen de défense de l'OTAN (nomination de généraux européens dans les fonctions-clés, retrait des armes nucléaires US d'Europe continentale, ...) tout en exigeant de pouvoir construire les bases opérationnelles d'une défense commune (QG européen, moyens propres, …). Les Etats-Unis n'auront ni une grande volonté ni une grande capacité à s'y opposer du fait des tendances politiques internes qui visent à réduire la taille de leur armée (3).

Parallèlement, et dans la logique des déclarations de François Hollande sur l'utilité d'un siège européen au Conseil de Sécurité de l'ONU, il faut s'attendre à plusieurs initiatives françaises autour du concept d'Europe-puissance. Elles toucheront à la fois la présence européenne dans les enceintes internationales et le positionnement de la dissuasion nucléaire française dans le dispositif de défense européen. Les modalités seront le fruit des discussions de ces réseaux informels intégrant responsables des ministères concernés et chefs de gouvernement. Probablement, la création d'un réseau géopolitique Euroland conduira à formuler en 2014 trois grandes propositions : la tenue de réunions de l'Euroland avant les grands votes du Conseil de Sécurité pour déterminer les positions des pays de l'Euroland siégeant au Conseil de Sécurité (y compris la France), le soutien à une vaste réforme du Conseil de Sécurité et des grandes institutions internationales créant des sièges spécifiques pour l'Euroland (2 ou 3 selon les institutions) à la place des sièges nationaux et enfin, la mise en place d'un « comité nucléaire » de l'Euroland (probablement seulement franco-allemand à l'origine) destiné à associer les autres pays à la dissuasion nucléaire française (4).

En matière de partenariats globaux, l'Allemagne ayant déjà montré l'exemple lors de l'attaque de la Libye, l'Euroland va se rapprocher rapidement du réseau des pays BRICS puisque ses intérêts économiques, commerciaux, financiers, monétaires et géopolitiques convergent. Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder en détail l'anticipation des relations Euro-BRICS dans le GEAB N°56 et dans le rapport du séminaire Europe 2020 qui s'est tenu à Moscou en Mai 2011 sur le sujet. Nous confirmons ici deux éléments importants : la tenue au plus tard en 2015 d'un sommet Euro-BRICS qui illustrera l'indépendance de l'action internationale de l'Euroland (5) ; et l'importance pour les BRICS de la relation avec l'Europe. Nous soulignons ce dernier point car il peut paraître paradoxal.

En fait, le réseau BRICS est un projet encore très fragile, rassemblant des pays aux intérêts souvent très divergents voire conflictuels (c'est en particulier le cas de la Chine vis-à-vis de la Russie et de l'Inde) et dont la principale raison d'être à ce stade est de pouvoir ensemble faire mieux entendre leur voix au niveau mondial. La mise en place d'un partenariat Euro-BRICS renforcerait encore la nature de « levier d'influence » du réseau BRICS, renforçant sa légitimité et apportant le partenaire européen avec lequel chacun des BRICS a l'habitude de discuter et qui peut aider à structurer les multiples sous-réseaux (éducation, recherche, environnement, social, …) que les BRICS commencent à mettre en place. Enfin, seul le poids conjoint Euro-BRICS est en mesure de modifier la gouvernance mondiale, de rééquilibrer vers la dimension sociale l'actuel chaos financier anglo-saxon et de refonder le système monétaire international notamment en remplaçant le Dollar US par une devise globale (préalable à toute sortie durable de la crise). En Europe continentale, l'opinion publique va pousser de plus en plus à partir de 2012 pour que ces évolutions se produisent, apportant un puissant moteur à la coopération renforcée entre l'Euroland et les BRICS. Cette coopération Euro-BRICS n’évitera pas les questions difficiles comme celle du commerce international et de l’inévitable renforcement des protections douanières de l’Euroland. Elle offrira au contraire un cadre général de négociations permettant d’aborder simultanément toute une série de points de convergence et de divergence entre l’Euroland et les BRICS.

Le potentiel de cette coopération Euro-BRICS embryonnaire va être testé dès 2013 à l'occasion du premier sommet du G20 qui se tiendra hors du camp occidental, à savoir à Moscou. La Russie va pouvoir mettre sur la table du sommet des questions « tabous » comme celle sur le rôle et l'avenir du Dollar dans le système monétaire mondial. Ce sera l'occasion pour l'Euroland et les BRICS de découvrir in vivo s'ils sont capables de s'affranchir du « monde d'avant la crise » pour construire celui d'après la crise. Si le test est positif et que les débats du G20 portent enfin sur les problèmes fondamentaux, alors la coopération Euro-BRICS sera lancée sur un chemin très porteur et elle sera à elle seule en mesure de donner au G20 la légitimité qui lui manque toujours : celle d'une enceinte où se prépare vraiment le monde de demain. N'oublions pas qu'Euroland et BRICS représentent une large majorité de la richesse et de la population du monde.

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Notes:

(1) Etats-Unis et Royaume-Uni sont insolvables et ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes en matière scientifique et technologique. La conquête spatiale en fournit une illustration éclatante : l'Europe se tourne à vitesse grand V vers la Russie, le Japon, l'Inde et la Chine pour ses futurs partenariats. Washington n'est plus en mesure d'envoyer des hommes dans l'espace par ses propres moyens (et contrairement aux discours officiels US, cette situation perdurera au moins toute la décennie). Et cette semaine encore, les Etats-Unis ont dû annuler, faute d'argent, leur participation à l'importante mission Exomars conçue en commun avec l'ESA. Source : Cyberpresse, 11/02/2012

(2) Et il ne s'agit pas que des coupes budgétaires dans le budget militaire US. Ainsi l'échec en cours du JSF a échaudé définitivement les dociles alliés de Washington qui sont en train de perdre des milliards pour un avion qui risque de ne jamais vraiment être opérationnel. L'échec afghan et l'aventure libyenne vont peser lourdement dans le refus de continuer à accepter un leadership US qui a essentiellement conduit l'OTAN dans des impasses ces dernières dix années. Une éventuelle attaque sur l'Iran ne ferait que renforcer cette division entre les deux côtés de l'Atlantique et de la Manche.

(3) Gardons en mémoire que selon LEAP/E2020, le retrait complet des troupes US d'Europe continentale sera effectif en 2017. Voir GEAB N°59.

(4) A la même date, en matière stratégique, il est probable que Londres sera occupée à essayer de trouver une solution au refus d'une Ecosse indépendante de garder la base des sous-marins nucléaires anglais sur son territoire. Plymouth est déjà sur les rangs. Source : Thisisplymouth, 27/01/2012

(5) Ce sommet sera en effet préparé par la zone Euro, et non pas par l'UE. Le Royaume-Uni n'en sera probablement pas partie prenante, sauf à ce que des changements radicaux se fassent jour à Londres d'ici là.

Mardi 24 Juillet 2012
LEAP/E2020
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- Publié le 15 mai 2013 -

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