Avenir des USA / 2012-2016 (3° partie) - La décomposition du tissu socio-politique US


- Extrait GEAB N°60 (15 décembre 2011) -



Avenir des USA / 2012-2016 (3° partie) - La décomposition du tissu socio-politique US
La détérioration du tissu socio-économique et socio-politique des Etats-Unis est un phénomène qui s'est engagé il y a déjà une quarantaine d'années. Dans de précédents GEAB, nous avons souligné l'importance des ruptures du tournant des années 1970 dans la dynamique américaine : fin du lien fixe entre le Dollar et l'or, défaite dans la guerre du Vietnam, « impeachment » du président Nixon, dernière période des grandes inventions/aventures scientifiques US (conquête spatiale, Internet,…), etc…

Evolution comparée des investissements US en équipements et logiciels et de l'emploi (1960-2011) - Source : ZeroHedge, 11/2011
Evolution comparée des investissements US en équipements et logiciels et de l'emploi (1960-2011) - Source : ZeroHedge, 11/2011
Un aspect en particulier nous semble stratégiquement important et déterminant pour la période qui s'ouvre : l'effondrement du système éducatif (1). Pour simplifier, LEAP/E2020 estime que le passage au cours des années 1970 à un système éducatif fondé sur l'évaluation des élèves via des QCM, du primaire jusqu'à l'université, a généré un affaiblissement radical et durable de la formation des générations américaines aujourd'hui âgées de moins de 40 ans. Parallèlement, cela a accentué la mise en place d'un système éducatif à deux vitesses, éloignant encore plus les élites sociales du pays de la classe moyenne, du fait des coûts croissants d'accès à un enseignement de qualité. Enfin, la commercialisation (2) tous azimuts, cumulée avec l'enseignement à distance ou à domicile, a porté un coup fatal à toute cohérence et exigence générale de qualité dans le système éducatif américain (3).

D'une manière générale, sans qu'ils soient responsables de la situation, les moins de quarante ans aux Etats-Unis sont beaucoup moins bien éduqués et socialement moins intégrés (4) que leurs aînés. Cela a des conséquences bien entendu sur leur « employabilité », leur aptitude à agir dans un monde où l'internationalisation est partout et requiert des connaissances variées (comme les langues, l'histoire et la géographie par exemple), leur capacité à relayer dans la réalité les discours sur la ré- ou la nécessité de relever les défis scientifiques (5) et technologiques (6), voire même dans les capacités militaires du pays (7).

Cela génère aussi une baisse de qualité de la vie démocratique et du discours politique car le citoyen est de moins en moins capable de faire le tri entre mensonges et vérité, entre information et manipulation, entre compétence et démagogie (8). La primaire républicaine pour l'élection présidentielle de 2012 est en la matière un cas d'école comme le souligne Marc Pitzke dans le Spiegel du 01/12/2011 en titrant à propos des candidats en lice : « un club de menteurs, de démagogues et d'ignorants ». Il est peu probable qu'un tel « club » aurait pu constituer les candidats à une primaire d'un des deux partis il y a trente ou quarante ans. La dégradation du tissu démocratique et politique du pays est donc bien engagée, en particulier du fait de cette « dés-éducation » générationnelle entamée dans les années 1970.

Cette évolution, couplée avec l'impact très inégalitaire de la dépression actuelle qui, comme toute crise, touche plus fortement les plus faibles, renforce rapidement la fragmentation identitaire de la population des Etats-Unis. L'illusion que l'élection d'un président noir aux Etats-Unis allait aider à l'intégration des Africains-Américains s'est vite dissipée. Et la crise montre au contraire que Noirs et Latinos sont les plus affectés (9). Si les Africains-Américains semblent entamer un retour vers leurs « territoires historiques » du Sud du pays (10), les Latinos quant à eux continuent à prendre le contrôle de toute la partie Sud-Ouest des Etats-Unis. Dans cette zone, on assiste désormais à une vraie guerre dont les narcos-trafiquants sont les vecteurs. Des deux côtés de la frontière USA-Mexique, tueries, corruption, trafics sont en expansion, renforçant les réflexes identitaires des uns et des autres ; et poussant à l'adoption de lois de plus en plus dures contre les immigrants illégaux.

La diminution du nombre d'emplois disponibles génère ainsi une vraie guerre pour les « jobs » entre les différentes communautés. Si le tissu socio-politique se dégrade, c'est aussi du fait de l'effondrement de la qualité des infrastructures du pays (11) : ponts, routes, voies ferrées, aéroports, digues, barrages, centrales nucléaires, pipelines, etc… auraient besoin de plus de 2 000 milliards USD pour être juste réparés (sans investissements nouveaux) (12). Or, tout le monde sait qu'un tel budget est impossible à obtenir d'un congrès bloqué et d'un budget ultra-déficitaire. Cette situation non plus n'est pas nouvelle ; mais comme pour toute chose, le temps qui passe n'arrange rien, bien au contraire.

Evolution des ventes de maisons individuelles aux Etats-Unis (1960-2011) (en milliers) - Sources : FRED / US Department of Commerce, 11/2011
Evolution des ventes de maisons individuelles aux Etats-Unis (1960-2011) (en milliers) - Sources : FRED / US Department of Commerce, 11/2011
LEAP/E2020 soulignait dès 2006 cette situation désastreuse des infrastructures et ses conséquences très graves à moyen terme pour l'économie et le tissu social du pays. Six ans sont déjà passés et en 2016 cela fera dix ans : un temps suffisant pour que des ponts en mauvais état s'effondrent ou des pipelines qui fuient finissent par exploser. Les gens ont tendance à s'habituer au mauvais état des choses pensant peu à peu que c'est leur état normal… jusqu'au jour où elles cassent complètement. En matière d'infrastructures, nous estimons que la période 2012-2016 va voir une telle évolution.

Tensions inter-communautaires, détérioration du lien social, démagogie politique, « dés-éducation » massive, absence d'emplois, augmentation rapide de la pauvreté (13),… tout cela conduit à une évolution très prévisible qui a marqué les ventes du « Black Friday » de 2011 : non seulement les images ont montré au monde entier un degré de violence aberrant pour ce qui n'est censé être qu'un jour de soldes (morts, tirs d'arme à feu, pugilats, émeutes,…) (14), mais surtout le Black Friday 2011 est remarquable pour l'un des produits qui a connu la plus forte augmentation des ventes par rapport à 2010 (+32% (15)) : les armes à feu.

De quoi un tel phénomène peut-il bien être le signe dans un pays qui a déjà plus de 200 millions d'armes à feu en circulation ? Selon LEAP/E2020, c'est un signe de plus que la population américaine se prépare au pire (16), et qu'elle s'y prépare de plus en plus (17). En matière de psychologie collective, il existe des phénomènes qui s'auto-entretiennent. La peur d'une évolution de la crise vers la violence se nourrit aussi des coupes budgétaires dans les forces de police et du sentiment que l'augmentation du nombre de pauvres va constituer une menace croissante pour les possédants (18).

Nous avons déjà évoqué le choc social que va générer la nouvelle série de faillites bancaires de 2012. Ainsi, dès 2013, nous estimons que cette période de violence incontrôlée éclatera du fait de l'ensemble des contraintes présentées dans cette anticipation. Ce sera d'ailleurs l'un des arguments qui sera utilisé pour chercher un « sauveur » capable de restaurer la loi et l'ordre : un général-shérif.

Pour conclure, nous n'examinerons pas ici la situation géopolitique des Etats-Unis pour cette période. Nous avons déjà, dans le GEAB N°59, anticipé le retrait militaire US hors d'Europe continentale pour 2017 en ajoutant plusieurs analyses sur l'évolution de la présence militaire US dans le monde. Nous rappelons que nous n'anticipons pas de conflit majeur initié par les Etats-Unis pour la période en question. En effet, le pays n'a plus les moyens politiques, budgétaires, diplomatiques et bientôt militaires pour se lancer dans de telles aventures. Comme nous n'anticipons pas d'agression directe contre les Etats-Unis provenant d'un Etat, cette option nous paraît donc non pertinente pour anticiper les événements de la période 2012-2016.

Cela n'empêchera pas des « heurts » parfois violents de se dérouler entre les Etats-Unis et des pays comme l'Iran (19), la Chine, la Russie,… mais ils resteront de nature infra-conflictuelle (attaques informatiques, espionnages, sabotages,…). L'actuelle tentative de l'administration Obama de déclencher une mini Guerre Froide avec la Chine (20) tournera court pour deux raisons :

. elle est à vocation électorale pour crédibiliser la stature d'homme d'Etat d'Obama à un an des élections (21)
. elle est le fait d'un pays désargenté qui « menace son banquier » (un banquier bien armé qui plus est) ; ce qui ne peut pas aller bien loin.

Evolución comparada de las exportaciones de petróleo venezolano a Estados Unidos y a China (en millones de barriles por día) - Fuente: Wall Street Journal, 11/2011
Evolución comparada de las exportaciones de petróleo venezolano a Estados Unidos y a China (en millones de barriles por día) - Fuente: Wall Street Journal, 11/2011
Last but not least, nous considérons que 2013/2015 est une période susceptible de voir l'ordre constitutionnel des Etats-Unis être bouleversé par les évènements. Les tensions internes du pays, les pressions extérieures et le degré de méfiance voire de haine des différentes communautés entre elles (ethniques, sociales, religieuses, …) vont rendre de plus en plus difficile le déroulement du processus inventé il y a plus de deux cents ans par les Pères fondateurs du pays. Comme le Royaume-Uni et la France, les Etats-Unis comptent parmi les pays dont la structure politique et le système institutionnel sont parmi les plus anciens en activité.

Loin d'être un gage de durée, cette caractéristique est, en période de grande transition historique, plutôt un handicap majeur, car porteur d'obsolescence (22). D'ailleurs, depuis deux ans environ, le débat sur la Constitution du pays s'est ouvert aux Etats-Unis. C'était auparavant un sujet tabou : la Constitution, texte sacré, était non questionnable sauf à être « anti-américain ». Aujourd'hui, que ce soit pour revenir à l'esprit des fondateurs ou à la lettre du texte, tous deux jugés perdus (thèse notamment des TP), ou au contraire pour l'adapter au XXI° siècle (thèse plus gauchisante, tendance OWS), le débat existe. Et dans les conversations privées, ce thème, impensable il y a seulement trois ou quatre ans, a droit de cité.

A moyen et long terme, c'est une bonne chose pour permettre l'évolution et l'adaptation du pays (23) ; mais à court terme, cela traduit le désarroi croissant de l'opinion publique et la fragilité toujours plus dangereuse des élites au pouvoir. Cette combinaison est traditionnellement propice à des remises en cause de l'ordre institutionnel, à l'occasion de graves chocs affectant la psyché collective. Et comme nous l'anticipons, ce ne sont pas ces chocs qui vont manquer dans les cinq années à venir ; dans un pays insolvable et ingouvernable.

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Notes:

(1) Source : NPR, 16/03/2010

(2) La qualité des diplômes ne bénéficie d'aucun contrôle sérieux. Source : New York Times, 22/11/2011

(3) Pour ce qui est des « universités d'élite » et de l'éternel argument qu'elles sont les meilleures au monde, nous renvoyons à notre anticipation de 2007 publiée dans le GEAB N°18 : « Valeur des diplômes universitaires internationaux : Quels choix faire aujourd'hui pour avoir un diplôme international toujours valable dans dix à vingt ans? ». Quatre ans plus tard, cette analyse nous paraît avoir encore gagné en crédibilité. Et elle recoupe d'autres études comme celle publiée le 26/10/2011 par l'excellent site criseusa sous le titre : « La crise et l’enseignement supérieur aux USA : Les fausses idées sur l’économie de l’intelligence aux USA ».

(4) Cet aspect recouvre deux choses : les milieux moins favorisés, qui incluent dorénavant l'essentiel de la classe moyenne, ont rencontré des difficultés croissantes à faire accéder leurs enfants aux meilleures universités. Ce phénomène est bien entendu fortement renforcé par la crise qui voit les droits d'inscription augmenter et les revenus baisser. Cela réduit la diversité sociale des élites à venir du pays. Et à l'inverse, le pays se prive de compétences multiples en cassant cette échelle sociale que constitue l'éducation. Les Etats-Unis ne sont pas le seul pays occidental à faire face à de telles évolutions. Mais, avec le Royaume-Uni, c'est le seul à être aussi fortement touché par cette tendance et depuis aussi longtemps.

(5) La montée en puissance du créationnisme en est une autre illustration.

(6) La chute des formations scientifiques et techniques au profit des secteurs de la finance, du droit ou de la gestion va ainsi dans le sens contraire des discours officiels

(7) On a vu en Irak ce que pouvait donner une troupe (et des dirigeants) sans connaissances sur la culture d'un pays ou la complexité d'une société étrangère. Le résultat est que les Américains quittent l'Irak en étant perçus essentiellement comme des occupants et non pas comme des libérateurs : cela a ainsi obligé au départ l'intégralité des troupes US. Et la mauvaise gestion de l'aventure irakienne laisse des traces négatives durables dans tout le Moyen-Orient, région d'importance stratégique pour Washington. Source : Washington Post, 12/12/2011

(8) Comme le remarque Andy Xie dans un excellent article de Caixin du 09/12/2011, le système américain renforce depuis plusieurs décennies les privilèges indus de certaines catégories au détriment de l'intérêt collectif.

(9) Source : New York Times, 28/11/2011

(10) Source : New York Times, 24/03/2011

(11) L'éducation est aussi une infra-structure en fait.

(12) Source : Greenbiz, 19/05/2011

(13) Source : New York Times, 18/11/2011

(14) Source : MSNBC, 25/11/2011

(15) Et encore, il est possible que ce chiffre atteigne +50% car nombre de ventes n'était pas comptabilisé dans l'attente de la validation de leur statut par l'administration compétente. Source : USAToday, 01/12/2011

(16) Source : Guardian, 15/12/2011

(17) Puisque les ventes d'armes sont en hausse depuis le début de la crise.

(18) Elle alimente aussi, avec la raréfaction des emplois, un exode croissant d'Américains vers l'étranger. Sources : CNBC, 06/12/2011 ; RT, 08/12/2011

(19) En 2016, les Etats-Unis auront été conduits à revoir leur alliance inconditionnelle avec Israël. D'une part parce que TP et OWS s'entendent sur ce point en voulant réduire radicalement le budget militaire et en refusant l'interventionnisme extérieur ; d'autre part parce que la fin du monopole du Dollar sur le prix des matières premières, dont le pétrole, rendra le coût de cette alliance inconditionnelle trop élevé pour Washington.

(20) Sources : William Pfaff, 22/11/2011 ; People's Daily, 01/12/2011

(21) Le nom du futur président des Etats-Unis n'a que peu d'importance car il sera un président paralysé et qui de facto sera une simple transition sur fond de chaos. Les personnalités en lice illustrent bien la situation : Obama dont tout le monde, y compris ses supporters, a pu constater l'absence d'envergure et de volonté politique ; Mitt Romney dont même les Républicains (surtout les TP) ne savent pas trop quoi penser et Newt Gingrich qui est un démagogue complet sans aucune conviction. Les trois sont de toute façon l'expression des puissances en place à Wall Street et Washington, choisis parce qu'ils sont contrôlables… donc sans importance en période de crise grave. Sources : Reason, 12/09/2011

(22) On voit comment le Royaume-Uni est en train de se disloquer en heurtant de plein fouet le souverain continental émergent qu'est l'Euroland : coalition au bord de la rupture et surtout menaces renforcées de séparatisme formulées par les dirigeants écossais et gallois (sources : Scottish TV, 12/12/2011 ; Wales Online, 07/12/2011). Et pour ce qui est de la France, notre équipe partage complètement les anticipations de Franck Biancheri dans la version française de son livre « Crise mondiale : en route pour le monde d'après » (la trentaine de pages concernées ne figure pas dans les versions parues dans d'autres langues). Il anticipe une crise majeure du système institutionnel français d'ici 2020 au plus tard si l'Etat n'est pas capable de « casser son centralisme parisien » et de se « polycentrer » en utilisant les métropoles régionales du pays. Une majorité croissante de Français ne reconnaît plus à des élites parisiennes aux pouvoirs réels de plus en plus faibles (du fait de l'intégration européenne) la légitimité de décider de ce qu'est la France et de ce que veulent les Français ; tout cela pour un coût de moins en moins supportable. Là aussi, le modèle hérité de la Révolution et de l'Empire (fin XVIII° siècle comme la Constitution des Etats-Unis) touche à sa fin sous les coups de boutoir d'un monde que la crise fait changer à grande vitesse.

(23) Notre équipe, bien qu'européenne pour l'essentiel, se permet de suggérer des pistes d'évolution constitutionnelle dans la partie Recommandations ; notamment parce que, au cours des derniers mois, de nombreux abonnés américains nous ont demandé de le faire.

Mardi 10 Avril 2012
LEAP/E2020
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GEAB N°90- Sommaire

- Publié le 15 decembre 2014 -

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